— Puis-je
vous demander, messieurs, ce que signifie cet esclandre, si ce n’est, bien sûr,
puisque nous sommes à Londres, illustrer
Milton : « Better to reign in Hell than serve in Heaven »,
« Mieux vaut régner en Enfer que de servir au Ciel » ?
Je
l’éclaire :
— M. Majakovic, ici présent, a frappé, brutalement je le
crains, monsieur Hugo, également présent, et aisément reconnaissable grâce à
son œil qui bleuit.
— Vaquette ! votre ton badin n’est pas de mise, il
me semble. Ce qui s’est passé, je l’ai vu, trop bien même. Tout le monde l’a
vu. Ce que je désire, c’est une explication. De tels agissements en pareilles
circonstances sont proprement – vous préférez salement ? – inacceptables.
— Tu
entends Bixente ? C’est très mal ce que tu as fait.
— T’es
pas drôle, Vaquette.
— Lieutenant
Majakovic, pouvez-vous fournir une explication raisonnable à votre geste ?
— Oui.
C’est un gros enculé. J’aurais dû le buter dix fois déjà. C’est à cause de lui
qu’Artémise a été blessée. À cause de lui qu’on a failli tous crever. Il nous a
lâchés. Et puis surtout… dis-lui Vaquette, dis-lui c’qu’il t’a fait.
— Je
suis français, je ne parlerai pas.
— T’es
trop con. Moi j’vais l’dire. Cette ordure l’a donné. C’est à cause de ce pourri
que Vaquette s’est fait arrêter.
— Faux !
Scandaleux ! Général ! Je proteste ! Énergiquement !
— Lieutenant
Vaquette ?
— C’est
la vérité.
— Pourquoi
n’en est-il pas fait mention dans votre rapport ?
— Il a
peur ! Il ne veut pas qu’on regarde pourquoi il a été libéré. De trop
près. Le traître, c’est lui !
— J’vais t’buter connard. Général, soit vous le
fusillez, soit c’est moi qui le massacre.
— Silence !
Lieutenant Vaquette, répondez à ma question.
— Vous
savez tant sur moi, non ? La réponse ne vous est pas évidente ?
— Lieutenant,
je sais que vous pensez avec Sade, « qu’il est très doux de scandaliser,
il existe même là un petit triomphe pour l’orgueil qui n’est nullement à
dédaigner », mais votre attitude est absolument déplacée, je suis chagrin
de devoir vous le répéter. Ce qui va sans le dire, va mieux en le disant.
J’exige une réponse, à l’instant.
— Par
pitié bien sûr, regardez-le, pauvre garçon. Par haine de la justice aussi, de
votre justice. Plus sérieusement, pour ne pas profiter, même légitimement, d’un
pouvoir que me confère ma patrie. Que sais-je ? Sans doute avant toutes
choses, parce que je ne dénonce pas les gens, moi.
— Général !
Une enquête. Je l’exige. Sur ses allégations. Les conditions de sa libération
aussi. Je me tiens à la disposition des autorités militaires. À leur
— Taisez-vous
lieutenant. Nous tirerons cela au clair, plus tard. Je considère l’incident
clos. Regagnez vos places, immédiatement. L’ordonnancement prévu n’est pas
modifié. Exécution.
— Jamais.
Si l’enculé rentre dans la salle, j’me casse.
— Lieutenant
Vaquette, raisonnez votre homme. Cette scène ridicule a assez duré.
— Vous
êtes sérieux ? Bixente fait bien ce qu’il veut. De toute façon, je n’ai
pas d’ordre à lui donner. D’autant qu’il n’a pas tort.
— Général !
Voyons ! Tristan utilise la litote : Bixente a raison. Victor Hugo
est un lâche doublé d’un traître, et, à moins de mettre en cause notre honneur
à tous trois, vous vous devez de procéder à son arrestation immédiate. Le
médailler aujourd’hui, c’est insulter la France.
— Vous
parlez de votre pays madame, mais croyez-vous lui rendre un grand service en
cet instant ? Ce type de cérémonie n’a qu’un but. Nous en avons besoin
pour conserver aux troupes leur moral, pour faire sentir à tous ceux qui, déjà,
se battent en France, qui s’y battront bientôt, que le pays dans sa totalité,
dans son unité nationale, est absolument derrière eux, qu’ils ne sont pas seuls
dans la guerre. La France a besoin de héros, madame, de modèles. Savez-vous
bien ce que vous êtes en train d’accomplir ? Vous affaiblissez votre
patrie, vous jetez la suspicion, l’opprobre sur ses combattants, et offrez
l’image de la discorde quand la France a besoin d’unité. Vous faites cela sous
les yeux de nos alliés si prompts, vous ne le savez donc pas ? à se méfier
de nous. Veuille le ciel que les Allemands n’apprennent jamais
l’incident !
— Arrêtez d’Astignac, vous êtes emphatique et relou, on
croirait moi. C’est de médaillés dont vous avez besoin ? Prenez
l’annuaire, et piochez au hasard, vous ne pourrez jamais tomber plus mal
qu’avec monsieur Victor.
— Tristan
a raison, général. Dussions-nous perdre la face en cet instant, l’honneur de la
France interdit de telles indignités, de telles vilenies même.
— Ras l’cul
du bla-bla. J’me casse.
Bixente se dirige vers l’escalier d’un pas vif. Artémise
tente un ultime « Général ? » qui reste sans écho et s’éloigne à
son tour. D’Astignac ne s’adresse qu’à moi :
— Lieutenants,
rentrons dans la salle voulez-vous ?
— Vous
plaisantez d’Astignac ? Honorer un traître et un lâche, la France l’a fait
mille fois, et le fera encore, n’en doutons pas, comme tous les pays probablement.
Cela ne me choque pas. Pour être même parfaitement honnête, je m’en chaut aussi
peu que des autres mensonges qui fabriquent la patrie. Mais laisser partir
Artémise et Bixente seuls, pour un bout de métal et un accent circonflexe
supplémentaire sur un uniforme que je ne porterai probablement jamais, pour
cela, pour rien au monde d’ailleurs, j’espère que vous ne m’en imaginez pas un
seul instant capable ? Sur ce, excusez-moi.
Je
cours, saute par-dessus la rampe, atterris en bas de l’escalier, roule sur moi-même
– là, j’en fais trop – cours à nouveau : c’est bien, je n’ai rien perdu.
— Sa
fuite est un aveu. Général. Mon honneur est lavé.
— Taisez-vous
Pipard, définitivement. « Qu’est-ce que le sens de l’honneur sinon la peur
méprisable du qu’en-dira-t-on ? » Rentrez chez vous. Lisez Albert
Cohen, vous en aurez le temps. Je vous convoquerai plus tard. C’est un ordre.
D’Astignac nous récupère dans la rue et convainc Bixente
de retourner à la salle de réception. Nous remontons tous les quatre. Dans
l’escalier, nous croisons Stéphane, son œil bleu se détache nettement sur son
visage blanchi par la colère. À son tour, il ne s’adresse qu’à moi :
— Tu me
le paieras, Vaquette. Tu me le paieras.